YOAT Academy · Cabinet PEDETTI Macroéconomie L1 / L2 · Édition 2026 N° 04 · Politiques économiques

Les politiques économiques.
Un objet moins simple
qu'il n'y paraît.

Cours en accès libre destiné aux étudiants de premier et deuxième cycles. Reprend l'ossature d'un cours d'introduction puis l'approfondit : doctrines en débat, formalisation analytique (IS-LM, AS-AD, Mundell-Fleming), et application à la conjoncture européenne 2020 – 2026.

AuteurÉric Alain · ECM Belfort/Mulhouse
NiveauL1 progressif vers L2 / B3
Volume horaire≈ 10 h CM + 4 h TD
PrérequisComptabilité nationale, microéconomie de base

Section 01 — PréambulePourquoi cette matière est difficile

Avant tout exposé doctrinal, il faut comprendre ce que la matière exige réellement : tenir simultanément trois niveaux de raisonnement — normatif, analytique, empirique — qui ne se laissent jamais réduire l'un à l'autre.

Une politique économique n'est jamais un simple « bouton » que l'État presserait pour obtenir un effet mécanique. Une décision de politique budgétaire ou monétaire combine : (i) un jugement de valeur sur les finalités souhaitées (qu'est-ce qu'une « bonne » société ?) ; (ii) une théorie causale sur la manière dont les agents réagiront à la décision (la science économique, dans son état contesté) ; (iii) une évaluation empirique de la conjoncture, fondée sur des données partielles, retardées et révisables.

Confondre ces trois niveaux mène aux raccourcis qui peuplent les médias : « il faut baisser les impôts pour relancer l'économie », « la BCE n'a qu'à imprimer », « il suffit de réduire la dépense publique ». Aucune de ces phrases n'a de sens hors d'un cadre théorique explicite et d'un diagnostic conjoncturel argumenté.

Piège récurrent

Croire que « c'est de bon sens ». Le bon sens, en macroéconomie, est presque toujours le bon sens microéconomique transposé sans précaution. Le paradoxe de l'épargne de Keynes (1936) en est l'illustration canonique : ce qui est rationnel pour un ménage isolé — épargner davantage en cas d'inquiétude — devient destructeur si tous les ménages le font simultanément, car la baisse de la consommation diminue le revenu national, donc la capacité d'épargne effective. Sophisme de composition : ce qui est vrai des parties n'est pas nécessairement vrai du tout.

« Les idées des économistes et des philosophes politiques, qu'elles soient justes ou fausses, ont plus d'importance que ne le pense généralement le commun des mortels. À vrai dire, le monde est presque exclusivement mené par elles. » J. M. Keynes — Théorie générale, 1936, ch. 24

Trois exigences pour étudier honnêtement les politiques économiques

Précision conceptuelle. « Politique budgétaire » et « politique fiscale » ne sont pas synonymes ; « dette publique » et « déficit public » non plus. Confondre stock et flux, c'est manquer la nature même du raisonnement macroéconomique.

Pluralisme théorique. Il n'existe pas de consensus sur la valeur du multiplicateur budgétaire, sur la pente effective de la courbe de Phillips, ou sur la causalité monnaie–inflation. Le programme exige donc d'apprendre au moins deux manières d'analyser le même phénomène — libérale et keynésienne — sans les juxtaposer mais en comprenant leurs désaccords irréductibles.

Tenue empirique. Les chiffres de l'INSEE, de la BCE, d'Eurostat ne sont pas des preuves : ce sont des matériaux. Ils sont révisables, dépendants de méthodologies (comptabilité nationale base 2020, définition BIT du chômage), et porteurs d'angles morts. Un bon analyste cite les données en datant leur publication.

Section 02 — Cadre généralDéfinition, finalités, instruments

On reprend ici la structure canonique exposée dans la fiche introductive — instruments, objectifs, finalités, orientations — mais en explicitant les distinctions logiques que la fiche laisse implicites.

Définition fondatrice

La politique économique est l'ensemble des décisions cohérentes prises par les pouvoirs publics (État central, banque centrale, collectivités, autorités supranationales) en vue d'orienter l'activité économique selon des finalités explicitement choisies et un diagnostic conjoncturel. Elle se déploie sur deux horizons : le court terme (politique conjoncturelle) et le long terme (politique structurelle).

L'arbre logique des décisions publiques

La fiche introductive distingue à raison finalités, objectifs et instruments. Cette hiérarchie n'est pas décorative : elle structure tout raisonnement de politique publique.

Tableau 2.1 — Hiérarchie des décisions publiques
NiveauQuestionExemples
FinalitésQuelle société voulons-nous ?Niveau de vie, qualité de vie, justice sociale, solidarité nationale
ObjectifsQuels résultats macro mesurables ?Croissance ≥ 1,5 %, chômage ≤ 5 %, inflation ≈ 2 %, équilibre extérieur
InstrumentsQuels leviers actionner ?Budget de l'État, masse monétaire, taux d'intérêt, réglementation

Les finalités relèvent du choix collectif (politique au sens noble) ; les objectifs relèvent du diagnostic chiffré (économie positive) ; les instruments relèvent de la technique (calibrage, calendrier, dosage). Une bonne politique articule les trois ; une mauvaise politique confond les niveaux.

Conjoncturel vs. structurel : une distinction d'horizon

La macroéconomie distingue rigoureusement :

La politique conjoncturelle agit à court terme (un trimestre à deux ans). Elle vise à stabiliser l'économie autour de son sentier de croissance — amortir un choc, contenir une surchauffe, soutenir une demande défaillante. Ses deux instruments principaux sont la politique budgétaire et la politique monétaire.

La politique structurelle agit à long terme (cinq à vingt ans). Elle modifie les conditions mêmes de la production : capital humain, infrastructures, concurrence, innovation, démographie. La politique conjoncturelle joue sur la demande ; la politique structurelle joue plutôt sur l'offre potentielle.

Piège classique

Confondre la croissance effective (ce que l'économie produit réellement, mesurée par le PIB) et la croissance potentielle (ce qu'elle pourrait produire en mobilisant pleinement ses facteurs sans tension inflationniste). L'écart entre les deux — l'output gap — est précisément ce que la politique conjoncturelle tente de combler. La politique structurelle, elle, déplace le potentiel lui-même.

Section 03 — DoctrinesLibéraux contre keynésiens : un désaccord irréductible

La fiche oppose proprement deux familles. Mais le désaccord n'est pas affaire de tempérament : il porte sur la nature même du marché, le rôle des anticipations et la stabilité spontanée de l'économie.

La position libérale classique remonte à Adam Smith (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776). Sa thèse : le marché possède une capacité d'auto-régulation. Si on le laisse fonctionner librement, les prix s'ajustent, l'offre rencontre la demande, le plein emploi des facteurs s'établit spontanément. La « loi de Say » (J.-B. Say, 1803) résume cette intuition : « l'offre crée sa propre demande » — toute production distribue des revenus qui financent in fine son écoulement. Dans cette tradition, l'État doit garantir le cadre (droits de propriété, concurrence, monnaie stable) mais s'abstenir d'intervenir sur l'activité.

La position keynésienne, formulée dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936), conteste frontalement cette vision. Pour Keynes, l'économie peut s'enliser durablement dans un équilibre de sous-emploi : les ajustements par les prix sont lents, l'incertitude paralyse les investisseurs, et la demande globale insuffisante peut rationner durablement la production. L'État doit alors se substituer à la demande privée défaillante, par la dépense publique et la baisse des taux d'intérêt.

Position libérale

  • Hypothèse : les marchés s'équilibrent spontanément (concurrence, flexibilité des prix et salaires).
  • Loi de Say : la production distribue automatiquement le pouvoir d'achat nécessaire à son écoulement.
  • Inflation : phénomène monétaire (Friedman, 1956) — toute inflation durable provient d'une création monétaire excessive.
  • Politique recommandée : règles plutôt que discrétion. Budget équilibré. Banque centrale indépendante avec cible d'inflation.
  • Filiation : Smith (1776), Say (1803), Walras, Pareto ; reformulée par Friedman, Lucas, Sargent (Nouveaux Classiques).

Position keynésienne

  • Hypothèse : rigidités nominales (salaires, prix), incertitude radicale, anticipations conventionnelles.
  • Demande effective : c'est la demande anticipée qui détermine l'offre, et non l'inverse.
  • Chômage involontaire : peut être durable ; la flexibilité des salaires aggrave la dépression (effets de revenu).
  • Politique recommandée : intervention discrétionnaire, déficit budgétaire en récession, politique monétaire accommodante.
  • Filiation : Keynes (1936), Hicks, Samuelson, Tobin ; prolongée par Mankiw, Krugman (Nouveaux Keynésiens).

Trois lignes de fracture analytiques

1. La courbe de Phillips et son débat séculaire

Alban W. Phillips publie en 1958 une étude empirique reliant inversement, sur le Royaume-Uni 1861-1957, le taux de variation des salaires nominaux et le taux de chômage. Samuelson et Solow (1960) en tirent une lecture optimiste pour les keynésiens : il existerait un arbitrage stable entre inflation et chômage que l'État pourrait exploiter.

Friedman (1968) et Phelps (1967) démolissent ce schéma. Leur argument : si les agents intègrent dans leurs anticipations toute hausse durable de l'inflation, la courbe se déplace verticalement et l'arbitrage disparaît à long terme. Le chômage retourne à son niveau « naturel » (NAIRU). Toute tentative de descendre sous ce niveau par une politique monétaire expansionniste produit, à terme, uniquement de l'inflation.

[3.1] Phillips augmentée $$\pi_t = \pi_t^e - \beta\,(u_t - u^*)+ \varepsilon_t$$

où $\pi_t$ est l'inflation effective, $\pi_t^e$ l'inflation anticipée, $u_t$ le chômage observé, $u^*$ le chômage structurel (NAIRU), $\beta > 0$ et $\varepsilon_t$ un choc d'offre.

2. L'équivalence ricardienne

Robert Barro (1974) ressuscite une intuition de David Ricardo : si les agents sont rationnels et perçoivent que tout déficit public présent sera financé par un impôt futur, ils épargnent immédiatement le supplément de revenu disponible engendré par une baisse d'impôt. Le multiplicateur budgétaire est nul.

Cette proposition est l'une des plus contestées de la macroéconomie moderne. Elle suppose des agents à horizon infini (ou liés à leurs descendants par altruisme parfait), des marchés financiers complets, l'absence de contraintes de liquidité — hypothèses empiriquement fragiles. Les estimations contemporaines (Coenen et al., 2012 ; Ramey, 2019) suggèrent une équivalence ricardienne partielle : les agents internalisent une partie, jamais la totalité, des contraintes budgétaires futures.

3. La critique de Lucas (1976)

Robert Lucas formule une objection redoutable à toute politique de stabilisation fondée sur des relations économétriques estimées dans le passé : les paramètres de ces équations ne sont pas structurels, ils dépendent eux-mêmes de la politique anticipée. Quand l'État change de règle, les agents changent de comportement, et l'équation utilisée pour prédire l'effet de la politique cesse d'être valide. C'est la fameuse critique de Lucas, qui a conduit à reconstruire toute la macroéconomie moderne autour des fondements microéconomiques et des anticipations rationnelles.

Niveau L2 — controverse vivante

Aucune de ces trois lignes de fracture n'est tranchée. La crise financière de 2008 a réhabilité partiellement Keynes (Krugman, Stiglitz) ; la pandémie de 2020-2021 a relégitimé l'activisme budgétaire ; le retour de l'inflation 2022-2024 a redonné de la voix aux monétaristes. Tout étudiant qui prétend « trancher » le débat n'a pas saisi son objet.

Section 04 — Le carré magiqueQuatre objectifs, un seul polygone — manipulez-le

Nicholas Kaldor (1971) propose un outil de visualisation qui synthétise les quatre objectifs canoniques de la politique conjoncturelle. Sa force est aussi sa limite : il rend visible l'incompatibilité de leur réalisation simultanée.

Définition

Le carré magique de Kaldor représente sur quatre axes orthogonaux les performances d'une économie selon : (i) le taux de croissance du PIB, (ii) le taux de chômage (inversé : plus on est loin du centre, mieux c'est), (iii) le taux d'inflation (inversé également), (iv) le solde de la balance commerciale en % du PIB. Plus le quadrilatère obtenu en reliant les quatre points est grand et régulier, meilleure est la performance.

Le qualificatif « magique » n'est pas anodin : Kaldor montre qu'aucune économie n'a jamais atteint un quadrilatère parfaitement étendu. Les objectifs sont en partie antinomiques : la relance budgétaire stimule la croissance et l'emploi mais creuse souvent le déficit extérieur (importations) et alimente l'inflation. La rigueur fait l'inverse. Le carré magique rend visible l'arbitrage permanent du décideur.

CROISSANCE PIB EMPLOI SOLDE EXTÉRIEUR PRIX +4% +8% -4% 3% 7%

Sources des préréglages — France/Zone euro : INSEE et BCE, données 2025-T4 ; Trente Glorieuses : moyennes 1960-1973 (J. Fourastié) ; Stagflation 1975 : OCDE.

Lecture pédagogique

Faites varier les sliders. Trois enseignements émergent.

(a) Asymétrie. Les Trente Glorieuses (1960-1973) ont produit un quadrilatère étendu mais déformé : croissance forte (≈ 5 %), plein emploi (≈ 2 %), mais inflation déjà élevée à la fin de la période. La belle géométrie du carré magique cache toujours un compromis interne.

(b) Anti-corrélations. En 1975, le choc pétrolier produit la stagflation : chômage qui monte et inflation qui monte. La courbe de Phillips classique est mise en échec, le quadrilatère se rétracte simultanément sur deux axes. C'est cet épisode qui a réhabilité Friedman.

(c) Une économie peut « améliorer » son carré sans amélioration réelle. Une réduction du déficit extérieur obtenue par effondrement des importations (récession) se lit positivement sur l'axe « solde extérieur » mais traduit en réalité une dégradation. Le carré magique, comme tout indicateur composite, peut tromper.

Section 05 — Politique budgétaireLe budget de l'État, instrument et contrainte

La politique budgétaire est le maniement des recettes, dépenses et solde du budget public à des fins de stabilisation. Elle est encadrée par le Pacte de stabilité réformé (2024) et contestée jusque dans son principe d'efficacité.

Anatomie du budget de l'État

Le budget est un document prévisionnel voté par le Parlement chaque année (loi de finances). Il fixe les recettes attendues — principalement la fiscalité (TVA, IR, IS, TICPE) et les cotisations — et les dépenses autorisées par mission (défense, éducation, santé, charge de la dette, etc.). Le solde budgétaire est la différence :

[5.1] $$S_t = R_t - D_t$$

avec $S_t$ le solde, $R_t$ les recettes, $D_t$ les dépenses. Si $S_t < 0$, le budget est en déficit.

Distinction fondamentale : le déficit budgétaire ne concerne que l'État central ; le déficit public agrège les administrations centrales, locales et de sécurité sociale (champ Maastricht).

France · Comptes 2025

Selon l'INSEE (notification de mars 2026), le déficit public 2025 s'établit à 5,1 % du PIB (152,5 Md€), après 5,8 % en 2024 et 5,4 % en 2023. Les dépenses publiques atteignent 57,2 % du PIB, les prélèvements obligatoires 43,6 %. La dette publique au sens de Maastricht s'élève à 115,6 % du PIB fin 2025 (3 460,5 Md€), contre 112,6 % fin 2024.

Le multiplicateur keynésien — pierre angulaire et casse-tête empirique

Keynes formalise dans la Théorie générale (1936) un mécanisme central : une dépense publique additionnelle entraîne, par des effets en cascade (revenu → consommation → revenu → ...), une augmentation du PIB plus que proportionnelle. Soit $c$ la propension marginale à consommer ($0 < c < 1$). Le multiplicateur élémentaire en économie fermée sans impôt s'écrit :

[5.2] Multiplicateur simple $$k = \frac{1}{1-c}$$

Avec un taux d'imposition $t$ et une propension à importer $m$, la formule devient :

[5.3] Multiplicateur ouvert $$k = \frac{1}{1 - c(1-t) + m}$$

Si $c = 0{,}8$, $t = 0{,}3$, $m = 0{,}25$, alors $k \approx 1{,}22$ : 100 € de dépense publique génèrent environ 122 € de PIB. Si on ferme l'économie ($m = 0$) et qu'on supprime les impôts, $k = 5$.

Le débat empirique

Combien vaut réellement le multiplicateur ? La question fait l'objet d'une littérature considérable. Les estimations varient de 0,5 à 2,5 selon le contexte. Les déterminants identifiés : (i) phase du cycle (multiplicateur plus élevé en récession — Auerbach & Gorodnichenko, 2012) ; (ii) taux d'intérêt (multiplicateur plus élevé en trappe à liquidité — Christiano, Eichenbaum, Rebelo, 2011) ; (iii) nature de la dépense (l'investissement public a un multiplicateur plus élevé que les transferts) ; (iv) ouverture de l'économie (plus l'économie est ouverte, plus la fuite vers les importations dilue l'effet). Aucun consensus définitif.

Stabilisateurs automatiques vs. politique discrétionnaire

Tout déficit n'est pas une décision active. Les stabilisateurs automatiques sont des mécanismes intégrés au budget qui amortissent les fluctuations sans intervention nouvelle :

— En récession, les rentrées fiscales (proportionnelles à l'activité) chutent automatiquement ; les dépenses sociales (chômage, RSA) augmentent automatiquement. Le déficit se creuse tout seul, soutenant la demande.

— En expansion, la mécanique inverse limite la surchauffe.

Pour les économistes libéraux orthodoxes (Friedman), c'est uniquement ce pilotage automatique qui doit jouer. La politique discrétionnaire est dénoncée comme tardive (lags d'identification, de décision et d'effet), procyclique (souvent mal calibrée) et inflationniste à terme.

Soutenabilité de la dette : l'équation de Domar

L'évolution du ratio dette/PIB obéit à une équation dynamique. Soit $d_t$ ce ratio, $r$ le taux d'intérêt apparent, $g$ le taux de croissance nominal, $s_t$ le solde primaire (hors intérêts) en % du PIB :

[5.4] Dynamique de la dette $$d_{t} - d_{t-1} \approx (r - g)\, d_{t-1} - s_t$$

Lecture : si $r > g$ (taux d'intérêt supérieur à la croissance), la dette se nourrit elle-même par effet « boule de neige » — il faut un excédent primaire pour la stabiliser. Si $r < g$, la dette est mécaniquement érodée par la croissance, et un déficit primaire modeste reste compatible avec la stabilité du ratio. C'est le cœur du débat sur la soutenabilité.

Implication pour la France 2026

Avec une dette à 115,6 % du PIB, un taux apparent à environ 2 % et une croissance nominale autour de 2,5 %, l'écart $(r-g)$ est légèrement négatif : la dette ne s'auto-amplifie pas dramatiquement. Mais la trajectoire du Plan budgétaire et structurel à moyen terme (PSMT 2025-2029) impose à la France un retour sous 3 % de déficit d'ici 2029 et une réduction moyenne de la dette de 1 % par an. La marge de manœuvre conjoncturelle est étroite.

Politique budgétaire de relance vs. de rigueur

Selon le diagnostic conjoncturel, la politique budgétaire prend deux orientations symétriques.

Tableau 5.1 — Les deux orientations conjoncturelles
VariablePolitique de relance (keynésienne)Politique de rigueur (libérale)
DiagnosticDéficit de demande, sous-emploiSurchauffe, inflation, déficit excessif
Dépenses publiques↑ (notamment investissement)↓ (limitation, gel, coupes)
Impôts et cotisations↓ (sur ménages à forte PMC)↑ (élargissement de l'assiette)
Solde budgétaireCreusement assuméRéduction prioritaire
Mécanisme attenduMultiplicateur, demande globaleRestauration des anticipations, baisse des taux d'intérêt
Risque principalInflation, déficit extérieur, detteRécession, hystérèse du chômage

L'effet d'éviction — l'objection libérale fondamentale

Lorsque l'État emprunte massivement pour financer son déficit, il capte une part de l'épargne disponible et fait monter les taux d'intérêt. Les entreprises privées, confrontées à un coût du capital plus élevé, réduisent leurs investissements. Le supplément de demande publique évince partiellement la demande privée. Au cas extrême théorique, l'éviction est totale et le multiplicateur tombe à zéro. Empiriquement, l'éviction est partielle et dépend du régime des taux d'intérêt : nulle en trappe à liquidité, significative en haut de cycle.

Section 06 — Politique monétaireQuand la banque centrale décide du prix de l'argent

La politique monétaire pilote la masse monétaire et le taux d'intérêt. Dans la zone euro, elle est confiée depuis 1999 à la BCE, dont l'objectif premier — fixé par le traité de Maastricht puis précisé en 2021 — est la stabilité des prix à 2 % à moyen terme.

Architecture institutionnelle de la zone euro

La Banque centrale européenne (BCE), basée à Francfort, est dirigée par un Conseil des gouverneurs réunissant les présidents des banques centrales nationales et un directoire de six membres. Sa présidente actuelle est Christine Lagarde. La BCE est indépendante des gouvernements (article 130 TFUE) — choix institutionnel inspiré de la Bundesbank et théorisé par Kydland et Prescott (1977) sous le nom d'incohérence temporelle de la politique monétaire.

Les trois taux directeurs et l'open market

La BCE pilote la liquidité du système bancaire par trois taux d'intérêt :

Tableau 6.1 — Taux directeurs de la BCE — niveaux actuels (mai 2026)
TauxFonctionNiveau
Taux de refinancement principal (MRO)Coût du refinancement hebdomadaire des banques2,15 %
Facilité de dépôtRémunération des liquidités bancaires placées au jour le jour à la BCE — taux pivot du marché2,00 %
Facilité de prêt marginalRefinancement d'urgence au jour le jour2,40 %

Source : BCE, niveaux maintenus depuis juin 2025. La prochaine réunion de politique monétaire est prévue en juin 2026.

Les opérations d'open market sont l'outil principal : la BCE achète ou vend des titres aux banques commerciales (souvent en pension livrée — repo) pour piloter la liquidité du marché interbancaire. Elle dispose en complément des réserves obligatoires (fraction des dépôts que les banques doivent maintenir auprès de la BCE) et, depuis 2015, d'instruments non conventionnels — assouplissement quantitatif (QE), forward guidance, opérations TLTRO de refinancement à long terme.

Les quatre canaux de transmission

Comment une variation des taux directeurs se propage-t-elle à l'économie réelle ? Quatre canaux sont identifiés.

1. Canal du taux d'intérêt

Une hausse des taux directeurs renchérit le crédit aux ménages (immobilier, consommation) et aux entreprises (investissement). La demande globale ralentit. C'est le canal classique.

2. Canal du crédit

Au-delà du prix, c'est le volume de crédit qui peut être rationné. En 2008-2009, les banques européennes, frappées par leurs propres pertes, ont brutalement réduit leurs encours, indépendamment du niveau des taux : c'est le credit crunch. La politique monétaire doit alors agir directement sur la liquidité bancaire (LTRO, TLTRO).

3. Canal des prix d'actifs (effet de richesse)

Une baisse des taux soutient les valorisations boursières et immobilières. Les ménages, plus riches en patrimoine, consomment davantage ; les entreprises, dont le ratio dette/capitalisation s'améliore (théorème de Modigliani-Miller relâché), investissent plus. Les économistes parlent de l'effet de richesse.

4. Canal du change

Une baisse des taux réduit l'attractivité de la monnaie pour les capitaux internationaux : la devise se déprécie. Les exportations gagnent en compétitivité-prix, les importations renchérissent. Inversement, une hausse des taux renforce la monnaie et déprime les exportations. Ce canal est central dans le modèle Mundell-Fleming (cf. § 7).

Politique monétaire restrictive vs. expansionniste

Restrictive (anti-inflation)

  • Hausse des taux directeurs.
  • Contraction de la liquidité (vente de titres, hausse des réserves obligatoires).
  • Cible : ramener l'inflation vers 2 %.
  • Risques : ralentissement de la croissance, hausse du chômage, tensions sur les pays endettés.

Expansionniste (de soutien)

  • Baisse des taux directeurs.
  • Injection de liquidité (achats de titres, QE, TLTRO).
  • Cible : relancer le crédit, l'investissement, la consommation.
  • Risques : bulle d'actifs, mauvaise allocation du capital, retour de l'inflation.
La trappe à liquidité

Lorsque le taux directeur atteint le plancher (zéro ou taux négatifs faibles), le canal classique du taux d'intérêt cesse de fonctionner : on ne peut plus baisser les taux pour stimuler. Keynes (1936) avait théorisé cette situation ; le Japon des années 1990-2010 l'a vécue ; la zone euro 2014-2022 également. La réponse : politique monétaire non conventionnelle (QE, forward guidance) et coordination avec la politique budgétaire.

Section 07 — Modèles graphiquesIS-LM, AS-AD, Mundell-Fleming : l'algèbre du compromis

Trois modèles fondateurs articulent les politiques économiques. Ils sont simplificateurs — c'est leur vertu pédagogique et leur limite. Aucun étudiant de L2 ne peut prétendre comprendre la politique économique sans les maîtriser.

Le modèle IS-LM (Hicks 1937, Hansen 1953)

Le modèle IS-LM représente l'équilibre simultané du marché des biens et du marché de la monnaie, sur le plan $(Y, i)$ — production et taux d'intérêt.

La courbe IS (Investment-Saving) est le lieu des combinaisons $(Y, i)$ pour lesquelles le marché des biens est en équilibre : $Y = C(Y-T) + I(i) + G + NX$. Elle est décroissante : une baisse du taux d'intérêt stimule l'investissement et donc la production d'équilibre.

La courbe LM (Liquidity-Money) est le lieu des combinaisons $(Y, i)$ pour lesquelles l'offre et la demande de monnaie s'équilibrent : $M/P = L(Y, i)$. Elle est croissante : une hausse de la production augmente la demande de monnaie de transaction ; pour préserver l'équilibre monétaire, le taux d'intérêt doit s'élever.

Y i PRODUCTION TAUX IS LM E Y* i* ↗ Relance budgétaire (G ↑) déplace IS vers la droite
Fig. 7.1Modèle IS-LM — équilibre simultané et effet d'une politique budgétaire expansionniste

Lecture des politiques. Une politique budgétaire expansionniste (hausse de $G$ ou baisse de $T$) déplace IS vers la droite : $Y$ augmente, mais $i$ aussi — c'est l'effet d'éviction graphique. Une politique monétaire expansionniste (hausse de $M$) déplace LM vers la droite : $Y$ augmente et $i$ diminue. Le modèle rend visible la complémentarité possible entre les deux instruments — ce que les keynésiens appellent le policy mix.

Le modèle AS-AD (Mankiw, manuel standard)

Le modèle AS-AD (offre globale – demande globale) prolonge IS-LM en raisonnant non plus à prix fixes mais en intégrant le niveau général des prix $P$. Sur le plan $(Y, P)$ :

La demande globale (AD) est décroissante en $P$ : une hausse des prix réduit l'encaisse réelle ($M/P$), pousse les taux à la hausse et déprime la demande.

L'offre globale (AS) est croissante à court terme (les entreprises produisent plus quand les prix montent, tant que les salaires nominaux ne se sont pas ajustés) et verticale à long terme au niveau du PIB potentiel $Y^*$ (toute hausse durable de la demande se répercute alors uniquement sur les prix).

Y P AD AS court terme AS long terme = Y* E P*
Fig. 7.2Modèle AS-AD — court terme et long terme

Conséquence majeure. Une relance qui déplace AD vers la droite n'a d'effet réel sur $Y$ qu'à court terme ; à long terme, l'économie revient à $Y^*$ et seul $P$ a augmenté. C'est l'argument monétariste fondamental contre la stabilisation discrétionnaire : la politique économique est neutre à long terme.

Le modèle Mundell-Fleming (1962-1963)

Mundell et Fleming étendent IS-LM à l'économie ouverte avec mobilité des capitaux. Le résultat le plus célèbre est le triangle d'incompatibilité (ou trilemme) : une économie ne peut atteindre simultanément que deux des trois objectifs suivants :

Mobilité parfaite des capitaux Change fixe Politique monétaire autonome Bretton Woods 1944-1971 Régime contemporain (US, UK, JP) Currency board / dollarisation TRIANGLE D'INCOMPATIBILITÉ — choisir deux sur trois —
Fig. 7.3Triangle d'incompatibilité de Mundell — un théorème impossible à contourner
Conséquence majeure pour la zone euro

En adhérant à l'euro (1999), les États membres ont choisi mobilité des capitaux + change fixe (l'euro lui-même). Ils ont donc renoncé à toute politique monétaire autonome : celle-ci est confiée à la BCE. Cela a des conséquences très concrètes : un État de la zone euro frappé par un choc asymétrique (la Grèce après 2009, l'Italie aujourd'hui) ne peut ni dévaluer sa monnaie pour regagner en compétitivité, ni baisser ses taux pour stimuler l'investissement domestique. Sa seule marge est la politique budgétaire — elle-même encadrée par le PSC réformé.

Le modèle Mundell-Fleming permet aussi de prédire : en change flottant, la politique monétaire est plus efficace que la politique budgétaire (l'expansion monétaire déprécie la devise et booste les exportations) ; en change fixe, c'est l'inverse (la politique monétaire est asservie à la défense de la parité, seule la politique budgétaire reste opérationnelle).

Section 08 — Politiques structurellesAu-delà de la conjoncture : changer les règles du jeu

Les politiques structurelles agissent sur l'offre potentielle de long terme. Leurs effets ne se mesurent pas en trimestres mais en décennies. Elles constituent le cœur de la stratégie européenne.

Pourquoi le long terme ?

Les modèles de croissance (Solow 1956, puis Romer 1990 et Lucas 1988 pour la croissance endogène) montrent que la croissance par habitant à long terme dépend essentiellement : (i) du capital par tête (donc de l'épargne et de l'investissement) ; (ii) du capital humain (éducation, santé, formation) ; (iii) du progrès technique (R&D, innovation, diffusion) ; (iv) de la qualité institutionnelle (concurrence, état de droit, infrastructures). Une politique conjoncturelle bien calibrée stabilise l'économie autour de son sentier : elle ne fait pas pousser le sentier lui-même.

Politiques structurelles européennes

La Politique agricole commune (PAC). Première politique commune (1962), absorbant historiquement plus du tiers du budget de l'UE. Objectifs initiaux : indépendance alimentaire, modernisation, prix garantis. Objectifs contemporains : revenu agricole, transition écologique, entretien du territoire, conditionnalité environnementale (éco-régimes).

La politique de concurrence. Pilier du marché intérieur depuis le traité de Rome (1957). La Commission européenne contrôle les concentrations, sanctionne les abus de position dominante (cas Google, Microsoft, Apple), interdit les ententes (cartels) et encadre les aides d'État. C'est l'un des champs où l'UE dispose d'un pouvoir exclusif.

La politique sociale. Vise à éviter le « dumping social » — concurrence par la baisse des protections. Elle encadre, dans une mesure limitée, les conditions de travail et la santé-sécurité. Le socle européen des droits sociaux (2017) en constitue le cadre programmatique.

La politique environnementale. Pacte vert (Green Deal, 2019) — neutralité carbone en 2050, mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), Fit for 55, taxonomie verte. Politique structurelle par excellence, dont les effets s'étalent sur 25 ans.

Politiques structurelles nationales (France)

Encadrées par le Semestre européen et désormais par le Plan budgétaire et structurel à moyen terme (PSMT 2025-2029), elles couvrent :

Politique industrielleFrance 2030 (54 Md€, 2021-2030) : décarbonation, semi-conducteurs, hydrogène, batteries, biotechnologies. Réhabilitation explicite du concept de politique industrielle après quatre décennies de défiance théorique.

Politique de l'éducation et de la formation — capital humain. Réforme du baccalauréat 2018-2021, France Travail 2024 (succession de Pôle emploi), accent sur l'apprentissage (qui culmine à 1 million de contrats en 2024).

Politique de l'innovation — Crédit d'impôt recherche (CIR, ≈ 7 Md€/an), France Brevets, BPI France, programmes Horizon Europe.

Politique d'aménagement du territoire — ANCT, contrats de plan État-région, programmes Action cœur de ville, Territoires d'industrie.

Définition — Stratégie de Lisbonne, puis Europe 2020, puis NextGenerationEU

Depuis 2000, l'UE coordonne ses politiques structurelles nationales par des stratégies pluriannuelles. La Stratégie de Lisbonne (2000-2010) visait à faire de l'UE « l'économie de la connaissance la plus compétitive au monde » — objectif manqué. Europe 2020 (2010-2020) a recentré sur trois priorités : croissance intelligente, durable, inclusive. Depuis 2020, la Facilité pour la reprise et la résilience (FRR, dotée de 723,8 Md€ dans le cadre NextGenerationEU) finance des plans nationaux conditionnés à des réformes structurelles, dans le double objectif de la sortie de la pandémie et de la transition climatique-numérique.

Section 09 — Études de casSix moments décisifs, 2020-2026

La période ouverte par la pandémie constitue un laboratoire vivant des politiques économiques. Six cas chiffrés permettent d'appliquer le cadre théorique.

Cas 1 — La rupture de mars 2020 : choc symétrique, réponse coordonnée

L'arrêt brutal de l'activité par mesures sanitaires constitue un choc d'offre et de demande simultané, sans précédent dans l'après-guerre. La réponse a été d'une ampleur inédite. Sur le plan budgétaire, la France a déployé un dispositif d'environ 460 Md€ (chômage partiel, fonds de solidarité, prêts garantis). À l'échelle européenne, le plan NextGenerationEU (juillet 2020, 750 Md€ initialement) a inauguré un endettement commun de l'UE — innovation institutionnelle majeure. La BCE a lancé le Pandemic Emergency Purchase Programme (PEPP) doté de 1 850 Md€.

Conséquence comptable : le déficit public français a atteint 9,0 % du PIB en 2020, la dette publique a bondi de 97,9 % (2019) à 114,7 % du PIB. La clause dérogatoire générale du Pacte de stabilité a été activée — règles budgétaires européennes suspendues.

Cas 2 — Le retour de l'inflation, 2022-2024

L'invasion de l'Ukraine (février 2022) déclenche une flambée énergétique. L'inflation zone euro atteint un pic à 10,6 % en octobre 2022 (Eurostat). La BCE, longtemps accusée de complaisance, opère un revirement spectaculaire : dix relèvements consécutifs entre juillet 2022 et septembre 2023, portant la facilité de dépôt de -0,50 % à 4,00 % en quatorze mois. C'est le cycle de resserrement le plus rapide depuis la création de l'euro.

Le débat théorique a été vif. Les monétaristes y ont vu la confirmation de leur thèse : l'expansion monétaire de 2020-2021 a fini par produire de l'inflation. Les keynésiens ont opposé la thèse du choc d'offre exogène (énergie, chaînes logistiques) et de l'inflation des marges (greedflation). Les deux lectures contiennent une part de vérité : la décomposition empirique (Banque de France, BCE) suggère que les chocs d'offre dominent en 2022, tandis que les effets de second tour (salaires, marges) s'imposent en 2023.

Cas 3 — La désinflation et le pivot 2024-2025

L'inflation retombe progressivement : 2,4 % en novembre 2024 dans la zone euro. La BCE entame en juin 2024 un cycle de baisses, ramenant la facilité de dépôt à 2,00 % en juin 2025. La désinflation est accomplie sans récession majeure — un résultat que peu d'économistes anticipaient en 2022. Les banquiers centraux parlent de soft landing.

Cas 4 — La trajectoire budgétaire française 2024-2029

Avec un déficit à 5,8 % du PIB en 2024 (le plus élevé de la zone euro hors Slovaquie), la France a été placée en procédure de déficit excessif (juillet 2024). Le PSMT 2025-2029 fixe une trajectoire de retour sous 3 % en 2029, avec un ajustement structurel d'environ 0,6 point de PIB par an. Le déficit 2025 s'est établi à 5,1 % (152,5 Md€), légèrement meilleur que prévu ; la cible 2026 est fixée à 5,0 %.

France · trajectoire 2023-2029
AnnéeDéficit (% PIB)Dette (% PIB)Croissance
2023-5,4109,8+1,1 %
2024-5,8112,6+1,1 %
2025-5,1115,6+0,9 %
2026 (cible)-5,0≈ 117≈ +0,8 %
2029 (cible PSMT)< -3,0≈ stabilisée

Cas 5 — Le choc géopolitique de 2026

Le conflit au Moyen-Orient initié au début de 2026 a relancé les craintes inflationnistes : l'inflation zone euro est remontée à 3,0 % en avril 2026 (Eurostat), au-dessus de la cible de 2 %. La BCE a maintenu ses taux pour la troisième réunion consécutive (avril 2026), mais les marchés anticipent désormais une à trois hausses de 75 points de base d'ici fin 2026. La présidente Lagarde a signalé que la BCE « s'éloigne du scénario de base » et qu'une décision plus ferme pourrait être prise en juin 2026. C'est un cas d'école de politique monétaire en environnement incertain.

Cas 6 — L'épreuve du chômage français

Le marché du travail français se retourne : le taux de chômage BIT, descendu à 7,1 % au T1 2023, est remonté à 7,9 % au T4 2025 (INSEE, février 2026) ; les prévisions le portent à 8,1 % mi-2026. Cette dégradation est structurelle autant que conjoncturelle : ralentissement de l'emploi (+25 000 postes nets sur un an, contre +181 000 un an plus tôt), hausse rapide de la population active (+249 000), avec un effet particulièrement marqué sur les jeunes (taux de chômage des 15-24 ans qui culmine au-delà de 19 %). La France reste nettement au-dessus de la moyenne UE (5,9 % en 2024) et bien au-dessus de l'Allemagne (3,9 % en décembre 2025). Cette divergence interroge l'efficacité des réformes du marché du travail engagées depuis 2017.

Section 10 — Frise historiqueCent ans de doctrine économique en action

Aucune politique économique ne se comprend hors de son moment historique. Voici les points de bascule entre 1929 et 2026.

LIBÉRALISME CLASSIQUE CONSENSUS KEYNÉSIEN CONTRE-RÉVOLUTION MONÉTARISTE PRAGMATISME D'URGENCE 1929 1936 1944 1971 1979 1992 1999 2008 2020 2024 Krach Wall St. Théorie générale Keynes Bretton Woods Fin de la convertibilité $ Nixon Volcker shock Maastricht critères 3 % / 60 % Création de l'euro BCE indépendante Crise financière retour des keynésiens Covid + NGEU dette commune UE Réforme PSC PSMT 2025-2029 DOCTRINE DOMINANTE — LECTURE EN ÉPAISSEUR DES BANDEAUX
Fig. 10.1Frise des doctrines et des chocs — 1929-2026

Cette frise rend visible un fait majeur : aucune doctrine ne s'est imposée durablement. Les chocs d'envergure (1929, 1971, 1979, 2008, 2020) provoquent à chaque fois un retournement intellectuel. La macroéconomie, comme matière, est en révision permanente. Les manuels les plus assurés vieillissent vite.

Section 11 — Auto-évaluationQuiz de niveau partiel

Dix questions calibrées pour un partiel de fin de semestre L1/L2. Cliquez sur la réponse ; le commentaire s'affiche, qu'elle soit juste ou erronée. Aucune n'est triviale.

Question 01
Une politique budgétaire expansionniste, dans le modèle IS-LM standard, déplace :
Question 02
L'équivalence ricardienne (Barro, 1974) prédit que :
Question 03
Selon la critique de Lucas (1976), pourquoi les estimations économétriques classiques sont-elles inadaptées à l'évaluation des politiques ?
Question 04
Dans le triangle d'incompatibilité de Mundell, la zone euro a fait le choix de :
Question 05
Avec une propension marginale à consommer $c = 0{,}75$, un taux d'imposition $t = 0{,}30$ et une propension à importer $m = 0{,}20$, le multiplicateur de la dépense publique vaut approximativement :
Question 06
L'inflation de la zone euro en avril 2026 s'établit à 3,0 %. La cible BCE est de 2 %. La présidente Lagarde a indiqué que les marchés anticipent désormais des hausses. Cette situation correspond à :
Question 07
Dans l'équation de la dynamique de la dette $d_t - d_{t-1} \approx (r-g) \cdot d_{t-1} - s_t$, si $r < g$ et que le solde primaire $s_t$ est nul, alors :
Question 08
Les stabilisateurs automatiques se distinguent de la politique discrétionnaire en ceci qu'ils :
Question 09
La trappe à liquidité est une situation dans laquelle :
Question 10 — synthèse
Un État membre de la zone euro confronté à un choc asymétrique (récession localisée, par exemple) dispose, en matière de stabilisation conjoncturelle :

Section 12 — Glossaire & lecturesPour aller plus loin

Glossaire essentiel

TermeDéfinition opératoire
Carré magiqueReprésentation de Kaldor (1971) des quatre objectifs conjoncturels : croissance, emploi, prix, équilibre extérieur.
Critique de LucasArgument selon lequel les paramètres estimés des modèles macroéconométriques se déplacent quand la politique change, rendant l'évaluation par ces modèles non fiable.
Effet d'évictionRéduction de l'investissement privé causée par une hausse des taux d'intérêt liée au financement du déficit public.
Équivalence ricardienneProposition (Barro, 1974) selon laquelle les agents épargnent intégralement toute baisse d'impôts financée par déficit, anticipant l'impôt futur.
MultiplicateurRapport de la variation du PIB à la variation autonome de dépense qui l'a déclenchée. Fondement de l'analyse keynésienne.
NAIRUNon-Accelerating Inflation Rate of Unemployment : taux de chômage compatible avec une inflation stable à long terme.
Output gapÉcart entre PIB effectif et PIB potentiel, en pourcentage du PIB potentiel.
Pacte de stabilité (réformé 2024)Cadre budgétaire de l'UE fixant des seuils (déficit ≤ 3 %, dette ≤ 60 % du PIB) et des trajectoires d'ajustement par PSMT 4-7 ans.
Stabilisateurs automatiquesMécanismes budgétaires intégrés (fiscalité progressive, allocations chômage) qui amortissent automatiquement les fluctuations.
Trappe à liquiditéSituation dans laquelle les taux nominaux atteignent leur plancher et la politique monétaire conventionnelle perd son efficacité.
Triangle d'incompatibilitéThéorème de Mundell : une économie ne peut atteindre simultanément que deux des trois objectifs — change fixe, mobilité des capitaux, autonomie monétaire.

Lectures fondamentales

Niveau introductif (L1).

— BLANCHARD O., COHEN D., Macroéconomie, 9e éd., Pearson — manuel de référence francophone, pédagogique et rigoureux.

— MANKIW N. G., Macroéconomie, De Boeck — lecture complémentaire, anglo-saxonne, claire sur AS-AD.

— VATIN F., Économie politique et économie naturelle chez Antoine-Augustin Cournot, PUF — pour la profondeur historique du raisonnement.

Niveau intermédiaire (L2 / L3).

— BÉNASSY-QUÉRÉ A., COEURÉ B., JACQUET P., PISANI-FERRY J., Politique économique, De Boeck — l'ouvrage de référence, écrit par d'anciens praticiens. Indispensable.

— ARTUS P., La folie des banques centrales, Fayard, 2016 — critique aiguë mais documentée du QE.

— TIMBEAU X. (dir.), Politiques économiques européennes, OFCE.

Sources primaires à fréquenter régulièrement.

— INSEE (Note de conjoncture, Informations rapides) — comptes nationaux, chômage, dette publique.

— BCE (Bulletin économique, communiqués des décisions de politique monétaire) — politique monétaire de la zone euro.

— Banque de France (projections macroéconomiques semestrielles).

— Eurostat — comparaisons européennes harmonisées.

— OFCE, France Stratégie, Conseil d'analyse économique — analyses de politique publique.

Œuvres classiques (à découvrir directement, même partiellement)

— SMITH A., Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776 — livre IV pour la doctrine du laissez-faire.

— KEYNES J. M., Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936 — chapitres 3, 10, 12, 24.

— FRIEDMAN M., The Role of Monetary Policy, American Economic Review, 1968 — texte court, fondateur de la critique monétariste de Phillips.

— LUCAS R., « Econometric Policy Evaluation: A Critique », 1976.

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« Je préfère avoir vaguement raison que précisément tort. »
— J. M. Keynes —